Les Conquérants de l’Or

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  1. Après que Balboa menant son bon cheval
  2. Par les bois non frayés, droit, d’amont en aval,
  3. Eut, sur l’autre versant des Cordillères hautes,
  4. Foulé le chaud limon des insalubres côtes
  5. De l’Isthme qui partage avec ses monts géants
  6. La glauque immensité des deux grands Océans,
  7. Et qu’il eut, s’y jetant tout armé de la berge,
  8. Planté son étendard dans l’écume encor vierge,
  9. Tous les aventuriers, dont l’esprit s’enflamma,
  10.  
  11. Rêvaient, en arrivant au port de Panama,
  12. De retrouver, espoir cupide et magnifique,
  13. Aux rivages dorés de la mer Pacifique,
  14. El Dorado promis qui fuyait devant eux,
  15. Et, mêlant avec l’or des songes monstrueux,
  16. De forcer jusqu’au fond de ces torrides zones
  17. L’âpre virginité des rudes Amazones
  18. Que n’avait pu dompter la race des héros,
  19. De renverser des dieux à têtes de taureaux
  20. Et de vaincre, vrais fils de leur ancêtre Hercule,
  21. Les peuples de l’Aurore et ceux du Crépuscule.
  22.  
  23. Ils savaient que, bravant ces illustres périls,
  24. Ils atteindraient les bords où germent les béryls
  25. Et Doboyba qui comble, en ses riches ravines,
  26. Du vaste écroulement des temples en ruines,
  27. La nécropole d’or des princes de Zenu ;
  28. Et que, suivant toujours le chemin inconnu
  29. Des Indes, par delà les îles des Épices
  30. Et la terre où bouillonne au fond des précipices
  31. Sur un lit d’argent fin la Source de Santé,
  32. Ils verraient, se dressant en un ciel enchanté
  33. Jusqu’au zénith brûlé du feu des pierreries,
  34. Resplendir au soleil les vivantes féeries
  35. Des sierras d’émeraude et des pics de saphir
  36. Qui recèlent l’antique et fabuleux Ophir.
  37.  
  38. Et quand Vasco Nuñez eut payé de sa tête
  39. L’orgueil d’avoir tenté cette grande conquête,
  40. Poursuivant après lui ce mirage éclatant,
  41. Malgré sa mort, la fleur des Cavaliers, portant
  42. Le pennon de Castille écartelé d’Autriche,
  43. Pénétra jusqu’au fond des bois de Côte-Riche
  44. À travers la montagne horrible, ou navigua
  45. Le long des noirs récifs qui cernent Veragua,
  46. Et vers l’Est atteignit, malgré de grands naufrages,
  47. Les bords où l’Orénoque, enflé par les orages,
  48. Inondant de sa vase un immense horizon,
  49. Sous le fiévreux éclat d’un ciel lourd de poison,
  50. Se jette dans la mer par ses cinquante bouches.
  51.  
  52. Enfin cent compagnons, tous gens de bonnes souches,
  53. S’embarquèrent avec Pascual d’Andagoya
  54. Qui, poussant encor plus sa course, côtoya
  55. Le golfe où l’Océan Pacifique déferle,
  56. Mit le cap vers le Sud, doubla l’île de Perle,
  57. Et cingla devant lui toutes voiles dehors,
  58. Ayant ainsi, parmi les Conquérants d’alors,
  59. L’heur d’avoir le premier fendu les mers nouvelles
  60. Avec les éperons des lourdes caravelles.
  61.  
  62. Mais quand, dix mois plus tard, malade et déconfit,
  63. Après avoir très loin navigué sans profit
  64.  
  65. Vers cet El Dorado qui n’était qu’un vain mythe,
  66. Bravé cent fois la mort, dépassé la limite
  67. Du monde, ayant perdu quinze soldats sur vingt,
  68. Dans ses vaisseaux brisés Andagoya revint,
  69. Pedrarias d’Avila se mit fort en colère ;
  70. Et ceux qui, sur la foi du récit populaire,
  71. Hidalgos et routiers, s’étaient tous rassemblés
  72. Dans Panama, du coup demeurèrent troublés.
  73.  
  74. Or les seigneurs, voyant qu’ils ne pouvaient plus guère
  75. Employer leur personne en actions de guerre,
  76. Partaient pour Mexico ; mais ceux qui, n’ayant rien,
  77. Étaient venus tenter aux plages de Darien,
  78. Désireux de tromper la misère importune,
  79. Ce que vaut un grand cœur à vaincre la fortune,
  80. S’entretenant à jeun des rêves les plus beaux,
  81. Restaient, l’épée oisive et la cape en lambeaux,
  82. Quoique tous bons marins ou vieux batteurs d’estrade,
  83. À regarder le flot moutonner dans la rade,
  84. En attendant qu’un chef hardi les commandât.
  85.  
  86. Deux ans étaient passés, lorsqu’un obscur soldat
  87. Qui fut depuis titré Marquis pour sa conquête,
  88. François Pizarre, osa présenter la requête
  89. D’armer un galion pour courir par-delà
  90. Puerto Pinas. Alors Pedrarias d’Avila
  91. Lui fit représenter qu’en cette conjoncture
  92. Il n’était pas prudent de tenter l’aventure
  93. Et ses dangers sans nombre et sans profit ; d’ailleurs,
  94. Qu’il ne lui plaisait point de voir que les meilleurs
  95. De tous ses gens de guerre, en entreprises folles,
  96. Prodiguassent le sang des veines espagnoles,
  97. Et que nul avant lui, de tant de Cavaliers,
  98. N’avait pu triompher des bois de mangliers
  99.  
  100. Qui croisent sur ces bords leurs nœuds inextricables ;
  101. Que, la tempête ayant rompu vergues et câbles
  102. À leurs vaisseaux en vain si loin aventurés,
  103. Ils étaient revenus mourants, désemparés,
  104. Et trop heureux encor d’avoir sauvé la vie.
  105.  
  106. Mais ce conseil ne fit qu’échauffer son envie.
  107. Si bien qu’avec Diego d’Almagro, par contrats,
  108. Ayant mis en commun leur fortune et leurs bras,
  109. Et don Fernan de Luque ayant fourni les sommes,
  110. En l’an mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes,
  111. Pizarre le premier, par un brumeux matin
  112. De novembre, montant un mauvais brigantin,
  113. Prit la mer, et lâchant au vent toute sa toile,
  114. Se fia bravement en son heureuse étoile.
  115.  
  116. Mais tout sembla d’abord démentir son espoir.
  117. Le vent devint bourrasque, et jusqu’au ciel très noir
  118. La mer terrible, enflant ses houles couleur d’encre,
  119. Défonça les sabords, rompit les mâts et l’ancre,
  120. Et fit la triste nef plus rase qu’un radeau.
  121. Enfin après dix jours d’angoisse, manquant d’eau
  122. Et de vivres, sa troupe étant d’ailleurs fort lasse,
  123. Pizarre débarqua sur une côte basse.
  124.  
  125. Au bord, les mangliers formaient un long treillis ;
  126. Plus haut, impénétrable et splendide fouillis
  127.  
  128. De lianes en fleur et de vignes grimpantes,
  129. La berge s’élevait par d’insensibles pentes
  130. Vers la ligne lointaine et sombre des forêts.
  131.  
  132. Et ce pays n’était qu’un très vaste marais.
  133.  
  134. Il pleuvait. Les soldats, devenus frénétiques
  135. Par le harcèlement venimeux des moustiques
  136. Qui noircissaient le ciel de bourdonnants essaims,
  137. Foulaient avec horreur, en ces bas-fonds malsains,
  138. Des reptiles nouveaux et d’étranges insectes
  139. Ou voyaient émerger des lagunes infectes,
  140. Sur leur ventre écaillé se traînant d’un pied tors,
  141. Ces lézards monstrueux qu’on nomme alligators.
  142. Et quand venait la nuit, sur la terre trempée,
  143. Dans leurs manteaux, auprès de l’inutile épée,
  144. Lorsqu’ils s’étaient couchés, n’ayant pour aliment
  145. Que la racine amère ou le rouge piment,
  146. Sur le groupe endormi de ces chercheurs d’empires
  147. Flottait, crêpe vivant, le vol mou des vampires,
  148. Et ceux-là qu’ils marquaient de leurs baisers velus
  149. Dormaient d’un tel sommeil qu’ils ne s’éveillaient plus.
  150.  
  151. C’est pourquoi les soldats, par force et par prière,
  152. Contraignirent leur chef à tourner en arrière,
  153. Et, malgré lui, disant un éternel adieu
  154.  
  155. Au triste campement du port de Saint-Mathieu,
  156. Pizarre, par la mer nouvellement ouverte,
  157. Avec Bartolomé suivant la découverte,
  158. Sur un seul brigantin d’un faible tirant d’eau
  159. Repartit, et, doublant Punta de Pasado,
  160. Le bon pilote Ruiz eut la fortune insigne,
  161. Le premier des marins, d’avoir franchi la Ligne
  162. Et poussé plus au sud du monde occidental.
  163.  
  164. La côte s’abaissait, et les bois de santal
  165. Exhalaient sur la mer leurs brises parfumées.
  166. De toutes parts montaient de légères fumées,
  167. Et les marins joyeux, accoudés aux haubans,
  168. Voyaient les fleuves luire en tortueux rubans
  169. À travers la campagne, et tout le long des plages
  170. Fuir des champs cultivés et passer des villages.
  171.  
  172. Ensuite, ayant serré la côte de plus près,
  173. À leurs yeux étonnés parurent les forêts.
  174.  
  175. Au pied des volcans morts, sous la zone des cendres,
  176. L’ébénier, le gayac et les durs palissandres,
  177. Jusques aux confins bleus des derniers horizons
  178. Roulant le flot obscur des vertes frondaisons,
  179. Variés de feuillage et variés d’essence,
  180.  
  181. Déployaient la grandeur de leur magnificence ;
  182. Et du nord au midi, du levant au ponent,
  183. Couvrant tout le rivage et tout le continent,
  184. Partout où l’œil pouvait s’étendre, la ramure
  185. Se prolongeait avec un éternel murmure
  186. Pareil au bruit des mers. Seul, en ce cadre noir,
  187. Étincelait un lac, immobile miroir
  188. Où le soleil, plongeant au milieu de cette ombre,
  189. Faisait un grand trou d’or dans la verdure sombre.
  190.  
  191. Sur le sable marneux, d’énormes caïmans
  192. Guettaient le tapir noir ou les roses flamants.
  193. Les majas argentés et les boas superbes
  194. Sous leurs pesants anneaux broyaient les hautes herbes,
  195. Ou, s’enroulant autour des troncs d’arbres pourris,
  196. Attendaient l’heure où vont boire les pécaris.
  197. Et sur les bords du lac horriblement fertile
  198. Où tout batracien pullule et tout reptile,
  199. Alors que le soleil décline, on pouvait voir
  200. Les fauves par troupeaux descendre à l’abreuvoir :
  201. Le puma, l’ocelot et les chats-tigres souples,
  202. Et le beau carnassier qui ne va que par couples
  203. Et qui par-dessus tous les félins est cité
  204. Pour sa grâce terrible et sa férocité,
  205. Le jaguar. Et partout dans l’air multicolore
  206. Flottait la végétale et la vivante flore ;
  207.  
  208. Tandis que des cactus aux hampes d’aloès,
  209. Les perroquets divers et les kakatoès
  210. Et les aras, parmi d’assourdissants ramages,
  211. Lustraient au soleil clair leurs splendides plumages,
  212. Dans un pétillement d’ailes et de rayons,
  213. Les frêles oiseaux-mouche et les grands papillons,
  214. D’un vol vibrant, avec des jets de pierreries,
  215. Irradiaient autour des lianes fleuries.
  216.  
  217. Plus loin, de toutes parts élancés, des halliers,
  218. Des gorges, des ravins, des taillis, par milliers,
  219. Pillant les monbins mûrs et les buissons d’icaques,
  220. Les singes de tout poil, ouistitis et macaques,
  221. Sakis noirs, capucins, trembleurs et carcajous
  222. Par les figuiers géants et les hauts acajous,
  223. Sautant de branche en branche ou pendus par leurs queues,
  224. Innombrables, de l’aube au soir, durant des lieues,
  225. Avec des gestes fous hurlant et gambadant,
  226. Tout le long de la mer les suivaient.
  227.  
  228. Cependant,
  229. Poussé par une tiède et balsamique haleine,
  230. Le navire, doublant le cap de Sainte-Hélène,
  231. Glissa paisiblement dans le golfe d’azur
  232. Où, sous l’éclat d’un jour éternellement pur,
  233. La mer de Guayaquil, sans colère et sans lutte,
  234.  
  235. Arrondissant au loin son immense volute,
  236. Frange les sables d’or d’une écume d’argent.
  237.  
  238. Et l’horizon s’ouvrit magnifique et changeant.
  239.  
  240. Les montagnes, dressant les neiges de leur crête,
  241. Coupaient le ciel foncé d’une brillante arête
  242. D’où s’élançaient tout droits au haut de l’éther bleu
  243. Le Prince du Tonnerre et le Seigneur du Feu :
  244. Le mont Chimborazo dont la sommité ronde,
  245. Dôme prodigieux sous qui la foudre gronde,
  246. Dépasse, gigantesque et formidable aussi,
  247. Le cône incandescent du vieux Cotopaxi.
  248.  
  249. Attentif aux gabiers en vigie à la hune,
  250. Dans le pressentiment de sa haute fortune,
  251. Pizarre, sur le pont avec les Conquérants,
  252. Jetait sur ces splendeurs des yeux indifférents,
  253. Quand, soudain, au détour du dernier promontoire,
  254. L’équipage, poussant un long cri de victoire,
  255. Dans le repli du golfe où tremblent les reflets
  256. Des temples couverts d’or et des riches palais,
  257. Avec ses quais noircis d’une innombrable foule,
  258. Entre l’azur du ciel et celui de la houle,
  259. Au bord de l’Océan vit émerger Tumbez.
  260.  
  261. Alors, se recordant ses compagnons tombés
  262. À ses côtés, ou morts de soif et de famine,
  263. Et voyant que le peu qui restait avait mine
  264. De gens plus disposés à se ravitailler
  265. Qu’à reprendre leur course, errer et batailler,
  266. Pizarre comprit bien que ce serait démence
  267. Que de s’aventurer dans cet empire immense ;
  268. Et jugeant sagement qu’en ce dernier effort
  269. Il fallait à tout prix qu’il restât le plus fort,
  270. Il prit langue parmi ces nations étranges,
  271. Rassembla beaucoup d’or par dons et par échanges,
  272. Et, gagnant Panama sur son vieux brigantin
  273. Plein des fruits de la terre et lourd de son butin,
  274. Il mouilla dans le port après trois ans de courses.
  275. Là, se trouvant à bout d’hommes et de ressources,
  276. Bien que fort malhabile aux manières des cours,
  277. Il résolut d’user d’un suprême recours
  278. Avant que de tenter sa dernière campagne,
  279. Et de Nombre de Dios s’embarqua pour l’Espagne.
  280.  
  281. Or, lorsqu’il toucha terre au port de San-Lucar,
  282. Il retrouva l’Espagne en allégresse, car
  283. L’Impératrice-Reine, en un jour très prospère,
  284. Comblant les vœux du prince et les désirs du père,
  285. Avait heureusement mis au monde l’Infant
  286. Don Philippe — que Dieu conserve triomphant !
  287. Et l’Empereur joyeux le fêtait dans Tolède.
  288. Là, Pizarre, accouru pour implorer son aide,
  289. Conta ses longs travaux et, ployant le genou,
  290. Lui fit en bon sujet hommage du Pérou.
  291. Puis ayant présenté, non sans quelque vergogne
  292. D’offrir si peu, de l’or, des laines de vigogne
  293. Et deux lamas vivants avec un alpaca,
  294. Il exposa ses droits. Don Carlos remarqua
  295.  
  296. Ces moutons singuliers et de nouvelle espèce
  297. Dont la taille était haute et la toison épaisse ;
  298. Même, il daigna peser entre ses doigts royaux,
  299. Fort gracieusement, la lourdeur des joyaux ;
  300. Mais quand il dut traiter l’objet de la demande,
  301. Il répondit avec sa rudesse flamande :
  302. Qu’il trouvait, à son gré, que le vaillant Marquis
  303. Don Hernando Cortès avait assez conquis
  304. En subjuguant le vaste empire des Aztèques ;
  305. Et que lui-même ainsi que les saints Archevêques
  306. Et le Conseil étaient fermement résolus
  307. À ne rien entreprendre et ne protéger plus,
  308. Dans ses possessions des mers occidentales,
  309. Ceux qui s’entêteraient à ces courses fatales
  310. Où s’abîma jadis Diego de Nicuessa.
  311. Mais, à ce dernier mot, Pizarre se dressa
  312. Et lui dit : Que c’était chose qui scandalise
  313. Que d’ainsi rejeter du giron de l’Église,
  314. Pour quelques onces d’or, autant d’infortunés,
  315. Qui, dans l’idolâtrie et l’ignorance nés,
  316. Ne demandaient, voués au céleste anathème,
  317. Qu’à laver leurs péchés dans l’eau du saint baptême.
  318. Ensuite il lui peignit en termes éloquents
  319. La Cordillère énorme avec ses vieux volcans
  320. D’où le feu souverain, qui fait trembler la terre
  321. Et fondre le métal au creuset du cratère,
  322. Précipite le flux brûlant des laves d’or
  323.  
  324. Que garde l’oiseau Rock qu’ils ont nommé condor.
  325. Il lui dit la nature enrichissant la fable ;
  326. D’innombrables torrents qui roulent dans leur sable
  327. Des pierres d’émeraude en guise de galets ;
  328. La chicha fermentant aux celliers des palais
  329. Dans des vases d’or pur pareils aux vastes jarres
  330. Où l’on conserve l’huile au fond des Alpujarres ;
  331. Les temples du Soleil couvrant tout le pays,
  332. Revêtus d’or, bordés de leurs champs de maïs
  333. Dont les épis sont d’or aussi bien que la tige
  334. Et que broutent, miracle à donner le vertige
  335. Et fait pour rendre même un Empereur pensif,
  336. Des moutons d’or avec leurs bergers d’or massif.
  337.  
  338. Ce discours étonna Don Carlos, et l’Altesse,
  339. Daignant enfin peser avec la petitesse
  340. Des secours implorés l’honneur du résultat,
  341. Voulut que sans tarder Don François répétât,
  342. Par-devant Nosseigneurs du Grand Conseil, ses offres
  343. De dilater l’Église et de remplir les coffres.
  344. Après quoi, lui passant l’habit de chevalier
  345. De Saint-Jacque, il lui mit au cou son bon collier.
  346. Et Pizarre jura sur les saintes reliques
  347. Qu’il resterait fidèle aux rois Très-Catholiques,
  348. Et qu’il demeurerait le plus ferme soutien
  349. De l’Église Romaine et du beau nom chrétien.
  350. Puis l’Empereur dicta les augustes cédules
  351.  
  352. Qui faisaient assavoir, même aux plus incrédules,
  353. Que, sauf les droits anciens des hoirs de l’Amiral,
  354. Don François Pizarro, lieutenant général
  355. De Son Altesse, était sans conteste et sans terme
  356. Seigneur de tous pays, îles et terre ferme,
  357. Qu’il avait découverts ou qu’il découvrirait.
  358. La minute étant lue et quand l’acte fut prêt
  359. À recevoir les seings au bas des protocoles,
  360. Pizarre, ayant jadis peu hanté les écoles,
  361. Car en Estremadure il gardait les pourceaux,
  362. Sur le vélin royal d’où pendaient les grands sceaux
  363. Fit sa croix, déclarant ne savoir pas écrire,
  364. Mais d’un ton si hautain que nul ne put en rire.
  365. Enfin, sur un carreau brodé, le bâton d’or
  366. Qui distingue l’Alcade et l’Alguazil Mayor
  367. Lui fut remis par Juan de Fonseca. La chose
  368. Ainsi dûment réglée et sa patente close,
  369. L’Adelantade, avant de reprendre la mer,
  370. Et bien qu’il n’en gardât qu’un souvenir amer,
  371. Visita ses parents dans Truxillo, leur ville,
  372. Puis, joyeux, s’embarqua du havre de Séville
  373. Avec les trois vaisseaux qu’il avait nolisés.
  374. Il reconnut Gomère, et les vents alizés,
  375. Gonflant d’un souffle frais leur voilure plus ronde,
  376. Entraînèrent ses nefs sur la route du monde
  377. Qui fit l’Espagne grande et Colomb immortel.
  378.  
  379. Or donc, un mois plus tard, au pied du maître-autel,
  380. Dans Panama, le jour du noble Évangéliste
  381. Saint Jean, fray Juan Vargas lut au prône la liste
  382. De tous ceux qui montaient la nouvelle Armada
  383. Sous Don François Pizarre, et les recommanda.
  384. Puis, les deux chefs ayant entre eux rompu l’hostie,
  385. Voici de quelle sorte on fit la départie.
  386.  
  387. Lorsque l’Adelantade eut de tous pris congé,
  388. Ce jour même, après vêpre, en tête du clergé,
  389. L’Évêque ayant béni l’armée avec la flotte,
  390. Don Bartolomé Ruiz, comme royal pilote,
  391. En pompeux apparat, tout vêtu de brocart,
  392.  
  393. Le porte-voix au poing, montant au banc de quart,
  394. Commanda de rentrer l’ancre en la capitane
  395. Et de mettre la barre au vent de tramontane.
  396. Alors, parmi les pleurs, les cris et les adieux,
  397. Les soldats inquiets et les marins joyeux,
  398. Debout sur les haubans ou montés sur les vergues
  399. D’où flottait un pavois de drapeaux et d’exergues,
  400. Quand le coup de canon de partance roula,
  401. Entonnèrent en chœur l’Ave maris stella ;
  402. Et les vaisseaux, penchant leurs mâts aux mille flammes,
  403. Plongèrent à la fois dans l’écume des lames.
  404.  
  405. La mer étant fort belle et le nord des plus frais,
  406. Leur voyage fut prompt, et sans souffrir d’arrêts
  407. Ou pour cause d’aiguade ou pour raison d’escale,
  408. Courant allègrement par la mer tropicale,
  409. Pizarre saluait avec un mâle orgueil,
  410. Comme d’anciens amis, chaque anse et chaque écueil.
  411. Bientôt il vit, vainqueur des courants et des calmes,
  412. Monter à l’horizon les verts bouquets de palmes
  413. Qui signalent de loin le golfe, et débarquant,
  414. Aux portes de Tumbez il vint planter son camp.
  415. Là, s’abouchant avec les Caciques des villes,
  416. Il apprit que l’horreur des discordes civiles
  417. Avait ensanglanté l’Empire du Soleil ;
  418. Que l’orgueilleux bâtard Atahuallpa, pareil
  419. À la foudre, rasant villes et territoires,
  420.  
  421. Avait conquis, après de rapides victoires,
  422. Cuzco, nombril du monde, où les Rois, ses aïeux,
  423. Dieux eux-mêmes, siégeaient parmi les anciens Dieux,
  424. Et qu’il avait courbé sous le joug de l’épée
  425. La terre de Manco sur son frère usurpée.
  426.  
  427. Aussitôt, s’éloignant de la côte à grands pas,
  428. À travers le désert sablonneux des pampas,
  429. Tout joyeux de mener au but ses vieilles bandes,
  430. Pizarre commença d’escalader les Andes.
  431.  
  432. De plateaux en plateaux, de talus en talus,
  433. De l’aube au soir allant jusqu’à n’en pouvoir plus,
  434. Ils montaient, assaillis de funèbres présages.
  435. Rien n’animait l’ennui des mornes paysages.
  436. Seul, parfois, ils voyaient miroiter au lointain
  437. Dans sa vasque de pierre un lac couleur d’étain.
  438. Sous un ciel tour à tour glacial et torride,
  439. Harassés et tirant leurs chevaux par la bride,
  440. Ils plongeaient aux ravins ou grimpaient aux sommets ;
  441. La montagne semblait prolonger à jamais,
  442. Comme pour épuiser leur marche errante et lasse,
  443. Ses gorges de granit et ses crêtes de glace.
  444. Une étrange terreur planait sur la sierra
  445. Et plus d’un vieux routier dont le cœur se serra
  446. Pour la première fois y connut l’épouvante.
  447. La terre sous leurs pas, convulsive et mouvante,
  448.  
  449. Avec un sourd fracas se fendait, et le vent,
  450. Au milieu des éclats de foudre, soulevant
  451. Des tourmentes de neige et des trombes de grêles,
  452. Se lamentait avec des voix surnaturelles.
  453. Et roidis, aveuglés, éperdus, les soldats,
  454. Cramponnés aux rebords à pic des quebradas,
  455. Sentaient sous leurs pieds lourds fuir le chemin qui glisse.
  456. Sur leurs fronts la montagne était abrupte et lisse,
  457. Et plus bas, ils voyaient, dans leurs lits trop étroits,
  458. Rebondissant le long des bruyantes parois,
  459. Aux pointes des rochers qu’un rouge éclair allume,
  460. Se briser les torrents en poussière d’écume.
  461. Le vertige, plus haut, les gagna. Leurs poumons
  462. Saignaient en aspirant l’air trop subtil des monts,
  463. Et le froid de la nuit gelait la triste troupe.
  464. Tandis que les chevaux, tournant en rond leur croupe,
  465. L’un sur l’autre appuyés, broutaient un chaume ras,
  466. Les soldats, violant les tombeaux Aymaras,
  467. En arrachaient les morts cousus dans leurs suaires
  468. Et faisaient de grands feux avec ces ossuaires.
  469.  
  470. Pizarre seul n’était pas même fatigué.
  471. Après avoir passé vingt rivières à gué,
  472. Traversé des pays sans hameaux ni peuplade,
  473. Souffert le froid, la faim, et tenté l’escalade
  474. Des monts les plus affreux que l’homme ait mesurés,
  475. D’un regard, d’une voix et d’un geste assurés,
  476.  
  477. Au cœur des moins hardis il soufflait son courage ;
  478. Car il voyait, terrible et somptueux mirage,
  479. Au feu de son désir briller Caxamarca.
  480.  
  481. Enfin, cinq mois après le jour qu’il débarqua,
  482. Les pics de la sierra lui tenant lieu de phare,
  483. Il entra, les clairons sonnant tous leur fanfare,
  484. À grand bruit de tambours et la bannière au vent,
  485. Sur les derniers plateaux, et poussant en avant,
  486. Sans laisser aux soldats le temps de prendre haleine,
  487. En hâte, il dévala le chemin de la plaine.
  488.  
  489. Au nombre de cent six marchaient les gens de pied.
  490. L’histoire a dédaigné ces braves, mais il sied
  491. De nommer par leur nom, qu’il soit noble ou vulgaire,
  492. Tous ceux qui furent chefs en cette illustre guerre
  493. Et de dire la race et le poil des chevaux,
  494. Ne pouvant, au récit de leurs communs travaux,
  495. Ranger en même lieu que des bêtes de somme
  496. Ces vaillants serviteurs de tout bon gentilhomme.
  497.  
  498. Voici. Soixante et deux cavaliers hidalgos
  499. Chevauchent, par le sang et la bravoure égaux,
  500. Autour des plis d’azur de la royale enseigne
  501. Où près du château d’or le pal de gueules saigne
  502.  
  503. Et que brandit, suivant le chroniqueur Xerez,
  504. Le fougueux Gabriel de Rojas, l’alferez,
  505. Dont le pourpoint de cuir bordé de cannetilles
  506. Est gaufré du royal écu des deux Castilles,
  507. Et qui porte à sa toque en velours d’Aragon
  508. Un saint Michel d’argent terrassant le dragon.
  509. Sa main ferme retient ce fameux cheval pie
  510. Qui s’illustra depuis sous Carbajal l’Impie ;
  511. Cet andalou de race arabe, et mal dompté,
  512. Qui mâche en se cabrant son mors ensanglanté
  513. Et de son dur sabot fait jaillir l’étincelle,
  514. Peut dépasser, ayant son cavalier en selle,
  515. Le trait le plus vibrant que saurait décocher
  516. Du nerf le mieux tendu le plus vaillant archer.
  517.  
  518. À l’entour de l’enseigne en bon ordre se groupe,
  519. Poudroyant au soleil, tout le gros de la troupe :
  520. C’est Juan de la Torre ; Cristobal Peralta,
  521. Dont la devise est fière : Ad summum per alta ;
  522. Le borgne Domingo de Serra-Luce ; Alonze
  523. De Molina, très brun sous son casque de bronze ;
  524. Et François de Cuellar, gentilhomme andalous,
  525. Qui chassait les Indiens comme on force des loups ;
  526. Et Mena qui, parmi les seigneurs de Valence,
  527. Était en haut renom pour manier la lance.
  528. Ils s’alignent, réglant le pas de leurs chevaux
  529. D’après le train suivi par leurs deux chefs rivaux,
  530.  
  531. Del Barco qui, fameux chercheur de terres neuves,
  532. Avec Orellana descendit les grands fleuves,
  533. Et Juan de Salcedo qui, fils d’un noble sang,
  534. Quoique sans barbe encor, galope au premier rang.
  535. Sur un bravo étalon cap de more qui fume
  536. Et piaffe, en secouant son frein blanchi d’écume.
  537.  
  538. Derrière, tout marris de marcher sur leurs pieds,
  539. Viennent les démontés et les estropiés.
  540. Juan Forès pique en vain d’un carreau d’arbalète
  541. Un vieux rouan fourbu qui bronche et qui halète ;
  542. Ribera l’accompagne, et laisse à l’abandon
  543. Errer distraitement la bride et le bridon
  544. Au col de son bai brun qui boite d’un air morne,
  545. S’étant, faute de fers, usé toute la corne.
  546. Avec ces pauvres gens marche don Pèdre Alcon,
  547. Lequel en son écu porte d’or au faucon
  548. De sable, grilleté, chaperonné de gueules ;
  549. Ce vieux seigneur jadis avait tourné les meules
  550. Dans Grenade, du temps qu’il était prisonnier
  551. Des mécréants. Ce fut un bon pertuisanier.
  552.  
  553. Ainsi bien escortés, à l’amble de leurs deux mules
  554. Fort pacifiquement s’en vont les deux émules :
  555. Requelme, le premier, comme bon Contador,
  556. Reste silencieux, car le silence est d’or ;
  557.  
  558. Quant au licencié Gil Tellez, le Notaire,
  559. Il dresse en son esprit le futur inventaire,
  560. Tout prêt à prélever, au taux juste et légal,
  561. La part des Cavaliers après le Quint Royal.
  562.  
  563. Or, quelques fourrageurs restés sur les derrières,
  564. Pour rejoindre leurs rangs, malgré les fondrières,
  565. À leurs chevaux lancés ayant rendu la main,
  566. Et bravant le vertige et brûlant le chemin,
  567. Par la montagne à pic descendaient ventre à terre.
  568. Leur galop furieux fait un bruit de tonnerre.
  569. Les voici : bride aux dents, le sang aux éperons,
  570. Dans la foule effarée, au milieu des jurons,
  571. Du tumulte, des cris, des appels à l’Alcade,
  572. Ils débouchent. Le chef de cette cavalcade,
  573. Qui, d’aspect arrogant et vêtu de brocart,
  574. Tandis que son cheval fait un terrible écart,
  575. Salue Alvar de Paz qui devant lui se range,
  576. En balayant la terre avec sa plume orange,
  577. N’est autre que Fernan, l’aîné, le plus hautain
  578. Des Pizarre, suivi de Juan, et de Martin
  579. Qu’on dit d’Alcantara, leur frère par le ventre.
  580. Briceño qui, depuis, se fit clerc et fut chantre
  581. À Lima, n’étant pas très habile écuyer,
  582. Dans cette course folle a perdu l’étrier,
  583. Et, voyant ses amis déjà loin, se dépêche
  584. Et pique sa jument couleur de fleur de pêche.
  585.  
  586. Le brave Antonio galope à son côté ;
  587. Il porte avec orgueil sa noble pauvreté,
  588. Car, s’il a pour tout bien l’épée et la rondache,
  589. Son cimier héraldique est ceint des feuilles d’ache
  590. Qui couronnent l’écu des ducs de Carrion.
  591.  
  592. Ils passent, soulevant un poudreux tourbillon.
  593.  
  594. À leurs cris, un seigneur, de ceux de l’avant-garde,
  595. S’arrête, et, retournant son cheval, les regarde.
  596. Il monte un genet blanc dont le caparaçon
  597. Est rouge, et pour mieux voir se penche sur l’arçon.
  598. C’est le futur vainqueur de Popayan. Sa taille
  599. Est faite pour vêtir le harnois de bataille.
  600. Beau comme un Galaor et fier comme un César,
  601. Il marche en tête, ayant pour nom Benalcazar.
  602. Près d’Oreste voici venir le bon Pylade :
  603. Très basané, le chef coiffé de la salade,
  604. Il rêve, enveloppé dans son large manteau ;
  605. C’est le vaillant soldat Hernando de Soto
  606. Qui, rude explorateur de la zone torride,
  607. Découvrira plus tard l’éclatante Floride
  608. Et le père des eaux, le vieux Meschacébé.
  609. Cet autre qui, casqué d’un morion bombé,
  610. Boucle au cuir du jambard la lourde pertuisane
  611. En flattant de la voix sa jument alezane,
  612. C’est l’aventurier grec Pedro de Candia,
  613.  
  614. Lequel ayant brûlé dix villes, dédia,
  615. Pour expier ces feux, dix lampes à la Vierge.
  616. Il regarde, au sommet dangereux de la berge,
  617. Caracoler l’ardent Gonzalo Pizarro,
  618. Qui depuis, à Lima, par la main du bourreau,
  619. Ainsi que Carbajal, eut la tête branchée
  620. Sur le gibet, après qu’elle eut été tranchée
  621. Aux yeux des Cavaliers qui, séduits par son nom,
  622. Dans Cuzco révolté haussèrent son pennon.
  623. Mais lui, bien qu’à son roi déloyal et rebelle,
  624. Étant bon hidalgo, fit une mort très belle.
  625.  
  626. À quelques pas, l’épée et le rosaire au flanc,
  627. Portant sur les longs plis de son vêtement blanc
  628. Un scapulaire noir par-dessus le cilice
  629. Dont il meurtrit sa chair et dompte sa malice,
  630. Chevauche saintement l’ennemi des faux dieux,
  631. Le très savant et très miséricordieux
  632. Moine dominicain fray Vincent de Valverde
  633. Qui, tremblant qu’à jamais leur âme ne se perde
  634. Et pour l’éternité ne brûle dans l’Enfer,
  635. Fit périr des milliers de païens par le fer
  636. Et les auto-da-fés et la hache et la corde,
  637. Confiant que Jésus, en sa miséricorde,
  638. Doux rémunérateur de son pieux dessein,
  639. Recevrait ces martyrs ignorants dans son sein.
  640.  
  641. Enfin, les précédant de dix longueurs de vare,
  642. Et le premier de tous, marche François Pizarre.
  643.  
  644. Sa cape, dont le vent a dérangé les plis,
  645. Laisse entrevoir la cotte et les brassards polis ;
  646. Car, seul parmi ces gens, pourtant de forte race,
  647. Qui tous avaient quitté l’acier pour la cuirasse
  648. De coton, il gardait, sous l’ardeur du Cancer,
  649. Sans en paraître las, son vêtement de fer.
  650.  
  651. Son barbe cordouan, rétif, faisait des voltes
  652. Et hennissait ; et lui, châtiant ces révoltes,
  653. Laissait parfois sonner contre ses flancs trop prompts
  654. Les molettes d’argent de ses lourds éperons,
  655. Mais sans plus s’émouvoir qu’un cavalier de pierre,
  656. Immobile, et dardant de sa sombre paupière
  657. L’insoutenable éclat de ses yeux de gerfaut.
  658.  
  659. Son cœur aussi portait l’armure sans défaut
  660. Qui sied aux conquérants, et, simple capitaine,
  661. Il caressait déjà dans son âme hautaine
  662. L’espoir vertigineux de faire, tôt ou tard,
  663. Un manteau d’Empereur des langes du bâtard.
  664.  
  665. Ainsi précipitant leur rapide descente
  666. Par cette route étroite, encaissée et glissante,
  667. Depuis longtemps, suivant leur chef, et, sans broncher,
  668. Faisant rouler sous eux le sable et le rocher,
  669. Les hardis cavaliers couraient dans les ténèbres
  670. Des défilés en pente et des gorges funèbres
  671. Qu’éclairait par en haut un jour terne et douteux ;
  672. Lorsque, subitement, s’effondrant devant eux,
  673. La montagne s’ouvrit sur le ciel comme une arche
  674. Gigantesque, et, surpris au milieu de leur marche
  675. Et comme s’ils sortaient d’une noire prison,
  676. Dans leurs yeux aveuglés l’espace, l’horizon,
  677.  
  678. L’immensité du vide et la grandeur du gouffre
  679. Se mêlèrent, abîme éblouissant. Le soufre,
  680. L’eau bouillante, la lave et les feux souterrains,
  681. Soulevant son échine et crevassant ses reins,
  682. Avaient ouvert, après des siècles de bataille,
  683. Au flanc du mont obscur cette splendide entaille.
  684.  
  685. Et, la terre manquant sous eux, les Conquérants
  686. Sur la corniche étroite ayant serré leurs rangs,
  687. Chevaux et cavaliers brusquement firent halte.
  688.  
  689. Les Andes étageaient leurs gradins de basalte,
  690. De porphyre, de grès, d’ardoise et de granit,
  691. Jusqu’à l’ultime assise où le roc qui finit
  692. Sous le linceul neigeux n’apparaît que par place.
  693. Plus haut, l’âpre forêt des aiguilles de glace
  694. Fait vibrer le ciel bleu par son scintillement ;
  695. On dirait d’un terrible et clair fourmillement
  696. De guerriers cuirassés d’argent, vêtus d’hermine,
  697. Qui campent aux confins du monde, et que domine
  698. De loin en loin, colosse incandescent et noir,
  699. Un volcan qui, dressé dans la splendeur du soir,
  700. Hausse, porte-étendard de l’hivernal cortège,
  701. Sa bannière de feu sur un peuple de neige.
  702.  
  703. Mais tous fixaient leurs yeux sur les premiers gradins
  704. Où, près des cours d’eau chaude, au milieu des jardins,
  705. Ils avaient vu, dans l’or du couchant éclatantes,
  706. Blanchir à l’infini, les innombrables tentes
  707. De l’Inca, dont le vent enflait les pavillons ;
  708. Et de la solfatare en de tels tourbillons
  709. Montaient confusément d’épaisses fumerolles,
  710. Que dans cette vapeur, couverts de banderoles,
  711. La plaine, les coteaux et le premier versant
  712. De la montagne avaient un aspect très puissant.
  713.  
  714. Et tous les Conquérants, dans un morne silence,
  715. Sur le col des chevaux laissant pendre la lance,
  716. Ayant considéré mélancoliquement
  717. Et le peu qu’ils étaient et ce grand armement,
  718. Pâlirent. Mais Pizarre, arrachant la bannière
  719. Des mains de Gabriel Rojas, d’une voix fière :
  720. Pour Don Carlos, mon maître, et dans son Nom Royal,
  721. Moi, François Pizarro, son serviteur loyal,
  722. En la forme requise et par-devant Notaire,
  723. Je prends possession de toute cette terre ;
  724. Et je prétends de plus que si quelque rival
  725. Osait y contredire, à pied comme à cheval,
  726. Je maintiendrai mon droit et laverai l’injure ;
  727. Et par mon saint patron, Don François, je le jure ! —
  728.  
  729. Et ce disant, d’un bras furieux, dans le sol
  730. Qui frémit, il planta l’étendard espagnol
  731. Dont le vent des hauteurs qui soufflait par rafales
  732. Tordit superbement les franges triomphales.
  733.  
  734. Cependant les soldats restaient silencieux,
  735. Éblouis par la pompe imposante des cieux.
  736.  
  737. Car derrière eux, vers l’ouest, où sans fin se déroule
  738. Sur des sables lointains la Pacifique houle,
  739. En une brume d’or et de pourpre, linceul
  740. Rougi du sang d’un Dieu, sombrait l’antique Aïeul
  741. De Celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.
  742. En face, la sierra se dressait haute et sombre.
  743. Mais quand l’astre royal dans les flots se noya,
  744. D’un seul coup, la montagne entière flamboya
  745. De la base au sommet, et les ombres des Andes,
  746. Gagnant Caxamarca, s’allongèrent plus grandes.
  747. Et tandis que la nuit, rasant d’abord le sol,
  748. De gradins en gradins haussait son large vol,
  749. La mourante clarté, fuyant de cime en cime,
  750. Fit resplendir enfin la crête plus sublime ;
  751. Mais l’ombre couvrit tout de son aile. Et voilà
  752. Que le dernier sommet des pics étincela,
  753.  
  754. Puis s’éteignit.
  755.  
  756. Alors, formidable, enflammée
  757. D’un haut pressentiment, tout entière, l’armée,
  758. Brandissant ses drapeaux sur l’occident vermeil,
  759. Salua d’un grand cri la chute du Soleil.

Text language: fr

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