BATEAU IVRE

Use Tab to move through poem lines. Press Enter or Space to select a line. Hold Shift while selecting a second line to create a shared range.

  1. Comme je descendais des Fleuves impassibles,
  2.  
  3. Je ne me sentis plus guidé par les haleurs ;
  4.  
  5. Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
  6.  
  7. Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
  8.  
  9. J’étais insoucieux de tous les équipages,
  10.  
  11. Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
  12.  
  13. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
  14.  
  15. Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
  16.  
  17. Dans les clapotements furieux des marées,
  18.  
  19. Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
  20.  
  21. Je courus ! Et les Péninsules démarrées,
  22.  
  23. N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
  24.  
  25. La tempête a béni mes éveils maritimes.
  26.  
  27. Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
  28.  
  29. Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
  30.  
  31. Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots.
  32.  
  33. Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
  34.  
  35. L’eau verte pénétra ma coque de sapin
  36.  
  37. Et des taches de vins bleus et des vomissures
  38.  
  39. Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
  40.  
  41. Et dès lors, je me suis baigné dans le poème
  42.  
  43. De la mer, infusé d’astres, et latescent,
  44.  
  45. Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
  46.  
  47. Et ravie, un noyé pensif parfois descend,
  48.  
  49. Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
  50.  
  51. Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
  52.  
  53. Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
  54.  
  55. Fermentent les rousseurs amères de l’amour.
  56.  
  57. Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes,
  58.  
  59. Et les ressacs, et les courants, je sais le soir,
  60.  
  61. L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
  62.  
  63. Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir.
  64.  
  65. J’ai vu le soleil bas taché d’horreurs mystiques
  66.  
  67. Illuminant de longs figements violets,
  68.  
  69. Pareils à des acteurs de drames très antiques,
  70.  
  71. Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ;
  72.  
  73. J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
  74.  
  75. Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,
  76.  
  77. La circulation des sèves inouïes
  78.  
  79. Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.
  80.  
  81. J’ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries
  82.  
  83. Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
  84.  
  85. Sans songer que les pieds lumineux des Maries
  86.  
  87. Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs ;
  88.  
  89. J’ai heurté, savez-vous ? d’incroyables Florides,
  90.  
  91. Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux
  92.  
  93. D’hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
  94.  
  95. Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux ;
  96.  
  97. J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
  98.  
  99. Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan,
  100.  
  101. Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
  102.  
  103. Et les lointains vers les gouffres cataractant !
  104.  
  105. Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises.
  106.  
  107. Echouages hideux au fond des golfes bruns
  108.  
  109. Où les serpents géants dévorés des punaises
  110.  
  111. Choient des arbres tordus, avec de noirs parfums.
  112.  
  113. J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
  114.  
  115. Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
  116.  
  117. Des écumes de fleurs ont béni mes dérades
  118.  
  119. Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
  120.  
  121. Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
  122.  
  123. La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
  124.  
  125. Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
  126.  
  127. Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux,
  128.  
  129. Presqu’île, ballottant sur mes bords les querelles
  130.  
  131. Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,
  132.  
  133. Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
  134.  
  135. Des noyés descendaient dormir, à reculons.
  136.  
  137. Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
  138.  
  139. Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
  140.  
  141. Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
  142.  
  143. N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau,
  144.  
  145. Libre, fumant, monté de brumes violettes,
  146.  
  147. Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
  148.  
  149. Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
  150.  
  151. Des lichens de soleil et des morves d’azur,
  152.  
  153. Qui courais taché de lunules électriques,
  154.  
  155. Plante folle, escorté des hippocampes noirs,
  156.  
  157. Quand les Juillets faisaient crouler à coups de triques
  158.  
  159. Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,
  160.  
  161. Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
  162.  
  163. Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
  164.  
  165. Fileur éternel des immobilités bleues,
  166.  
  167. Je regrette l’Europe aux anciens parapets.
  168.  
  169. J’ai vu des archipels sidéraux ! Et des îles
  170.  
  171. Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
  172.  
  173. — Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
  174.  
  175. Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?
  176.  
  177. Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes,
  178.  
  179. Toute lune est atroce et tout soleil amer.
  180.  
  181. L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
  182.  
  183. Oh ! que ma quille éclate ! Oh ! que j’aille à la mer !
  184.  
  185. Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
  186.  
  187. Noire et froide où, vers le crépuscule embaumé,
  188.  
  189. Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche
  190.  
  191. Un bateau frêle comme un papillon de mai.
  192.  
  193. Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
  194.  
  195. Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
  196.  
  197. Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
  198.  
  199. Ni nager sous les yeux horribles des pontons !

Text language: fr

Tip: click a line to share it — or shift-click another line to share a range.