Prologue

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  1. Dans ces temps fabuleux, les limbes de l’histoire,
  2. Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire,
  3. Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant,
  4. Et, par l’intensité de leur vertu troublant
  5. Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même,
  6. Augustes, s’élevaient jusqu’au Néant suprême,
  7.  
  8. Ah ! la terre et la mer et le ciel, purs encor
  9. Et jeunes, qu’arrosait une lumière d’or
  10. Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures
  11. De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres,
  12. Et retenant le vol obstiné des essaims,
  13. Les Poëtes sacrés chanter les Guerriers saints,
  14. Cependant que le ciel et la mer et la terre
  15. Voyaient, — rouges et las de leur travail austère,
  16. S’incliner, pénitents fauves et timorés,
  17. Les Guerriers saints devant les Poëtes sacrés !
  18. Une connexité grandiosement alme
  19. Liait le Kçhatrya serein au Chanteur calme,
  20. Valmiki l’excellent à l’excellent Rama :
  21. Telles sur un étang deux touffes de padma.
  22.  
  23. — Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique,
  24. De Spartè la sévère à la rieuse Attique,
  25. Les Aèdes, Orpheus, Alkaïos, étaient
  26. Encore des héros altiers, et combattaient.
  27.  
  28. Homéros, s’il n’a pas, lui, manié le glaive,
  29. Fait retentir, clameur immense qui s’élève,
  30. Vos échos jamais las, vastes postérités,
  31. D’Hektôr, et d’Odysseus, et d’Akhilleus chantés.
  32. Les héros à leur tour, après les luttes vastes,
  33. Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes,
  34. Et non moins que de l’art d’Arès furent épris
  35. De l’Art dont une Palme immortelle est le prix,
  36. Akhilleus entre tous ! Et le Laërtiade
  37. Dompta, parole d’or qui charme et persuade,
  38. Les esprits et les cœurs et les âmes toujours,
  39. Ainsi qu’Orpheus domptait les tigres et les ours.
  40.  
  41. — Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères
  42. Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères,
  43. Est-ce que le Trouvère héroïque n’eut pas
  44. Comme le Preux sa part auguste des combats ?
  45. Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne,
  46. Et son neveu Roland resté dans la montagne,
  47.  
  48. Et le bon Olivier et Turpin au grand cœur,
  49. En beaux couplets et sur un rhythme âpre et vainqueur,
  50. Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles,
  51. Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles,
  52. Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux
  53. De Roland et de ceux qui virent Roncevaux
  54. Et furent de l’énorme et suprême tuerie,
  55. Du temps de l’Empereur à la barbe fleurie ?…
  56.  
  57. — Aujourd’hui, l’Action et le Rêve ont brisé
  58. Le pacte primitif par les siècles usé,
  59. Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce
  60. De l’Harmonie immense et bleue et de la Force.
  61. La Force, qu’autrefois le Poëte tenait
  62. En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait,
  63. La Force, maintenant, la Force, c’est la Bête
  64. Féroce bondissante et folle et toujours prête
  65. À tout carnage, à tout dévastement, à tout
  66. Égorgement, d’un bout du monde à l’autre bout !
  67.  
  68. L’Action qu’autrefois réglait le chant des lyres,
  69. Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires
  70. Fuligineux d’un siècle en ébullition,
  71. L’Action à présent, — ô pitié ! — l’Action,
  72. C’est l’ouragan, c’est la tempête, c’est la houle
  73. Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule
  74. Et déroule parmi des bruits sourds l’effroi vert
  75. Et rouge des éclairs sur le ciel entrouvert !
  76.  
  77. — Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes
  78. De la vie et du choc désordonné des armes
  79. Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs
  80. Ineffables, voici le groupe des Chanteurs
  81. Vêtus de blanc, et des lueurs d’apothéoses
  82. Empourprent la fierté sereine de leurs poses :
  83. Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux,
  84. Et sous leur front le rêve inachevé des Dieux !
  85. Le monde, que troublait leur parole profonde,
  86. Les exile. À leur tour ils exilent le monde !
  87.  
  88. C’est qu’ils ont à la fin compris qu’il ne faut plus
  89. Mêler leur note pure aux cris irrésolus
  90. Que va poussant la foule obscène et violente,
  91. Et que l’isolement sied à leur marche lente.
  92. Le Poëte, l’amour du Beau, voilà sa foi,
  93. L’Azur, son étendard, et l’Idéal, sa loi !
  94. Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles,
  95. Où le rayonnement des choses éternelles
  96. A mis des visions qu’il suit avidement,
  97. Ne sauraient s’abaisser une heure seulement
  98. Sur le honteux conflit des besognes vulgaires
  99. Et sur vos vanités plates ; et si naguères
  100. On le vit au milieu des hommes, épousant
  101. Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant
  102. Aux guerres, célébrant l’orgueil des Républiques
  103. Et l’éclat militaire et les splendeurs auliques
  104. Sur la kithare, sur la harpe et sur le luth,
  105. S’il honorait parfois le présent d’un salut
  106. Et daignait consentir à ce rôle de prêtre
  107.  
  108. D’aimer et de bénir, et s’il voulait bien être
  109. La voix qui rit ou pleure alors qu’on pleure ou rit,
  110. S’il inclinait vers l’âme humaine son esprit,
  111. C’est qu’il se méprenait alors sur l’âme humaine.
  112.  
  113. — Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène !

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