LE FORGERON

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  1. Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
  2.  
  3. D’ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
  4.  
  5. Comme un clairon d’airain, avec toute sa bouche,
  6.  
  7. Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
  8.  
  9. Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
  10.  
  11. Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
  12.  
  13. Et sur les lambris d’or traînant sa veste sale.
  14.  
  15. Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,
  16.  
  17. Pâle comme un vaincu qu’on prend pour le gibet,
  18.  
  19. Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait,
  20.  
  21. Car ce maraud de forge aux énormes épaules
  22.  
  23. Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
  24.  
  25. Que cela l’empoignait au front, comme cela !
  26.  
  27. « Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la
  28.  
  29. Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :
  30.  
  31. Le Chanoine au soleil filait des patenôtres
  32.  
  33. Sur des chapelets clairs grenés de pièces d’or.
  34.  
  35. Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor
  36.  
  37. Et l’un avec la hart, l’autre avec la cravache
  38.  
  39. Nous fouaillaient. — Hébétés comme des yeux de vache,
  40.  
  41. Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,
  42.  
  43. Et quand nous avions mis le pays en sillons,
  44.  
  45. Quand nous avions laissé dans cette terre noire
  46.  
  47. Un peu de notre chair… nous avions un pourboire :
  48.  
  49. On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit,
  50.  
  51. Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.
  52.  
  53. … « Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,
  54.  
  55. C’est entre nous. J’admets que tu me contredises.
  56.  
  57. Or, n’est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
  58.  
  59. Dans les granges entrer des voitures de foin
  60.  
  61. Énormes ? De sentir l’odeur de ce qui pousse,
  62.  
  63. Des vergers quand il pleut un peu, de l’herbe rousse ?
  64.  
  65. De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,
  66.  
  67. De penser que cela prépare bien du pain…
  68.  
  69. Oh ! plus fort, on irait, au fourneau qui s’allume,
  70.  
  71. Chanter joyeusement en martelant l’enclume,
  72.  
  73. Si l’on était certain de pouvoir prendre un peu,
  74.  
  75. Étant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu !
  76.  
  77. — Mais voilà, c’est toujours la même vieille histoire !…
  78.  
  79. « Mais je sais, maintenant ! Moi je ne peux plus croire,
  80.  
  81. Quand j’ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,
  82.  
  83. Qu’un homme vienne là, dague sur le manteau,
  84.  
  85. Et me dise : Mon gars, ensemence ma terre ;
  86.  
  87. Que l’on arrive encor, quand ce serait la guerre,
  88.  
  89. Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !
  90.  
  91. — Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,
  92.  
  93. Tu me dirais : Je veux !… — Tu vois bien, c’est stupide.
  94.  
  95. Tu crois que j’aime voir ta baraque splendide,
  96.  
  97. Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
  98.  
  99. Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :
  100.  
  101. Ils ont rempli ton nid de l’odeur de nos filles
  102.  
  103. Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles
  104.  
  105. Et nous dirons : C’est bien ; les pauvres à genoux !
  106.  
  107. Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !
  108.  
  109. Et tu te soûleras, tu feras belle fête.
  110.  
  111. — Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête !
  112.  
  113. « Non. Ces saletés-là datent de nos papas !
  114.  
  115. Oh ! Le Peuple n’est plus une putain. Trois pas
  116.  
  117. Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.
  118.  
  119. Cette bête suait du sang à chaque pierre
  120.  
  121. Et c’était dégoûtant, la Bastille debout
  122.  
  123. Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout
  124.  
  125. Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !
  126.  
  127. — Citoyen ! citoyen ! c’était le passé sombre
  128.  
  129. Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !
  130.  
  131. Nous avions quelque chose au cœur comme l’amour.
  132.  
  133. Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.
  134.  
  135. Et, comme des chevaux, en soufflant des narines
  136.  
  137. Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là…
  138.  
  139. Nous marchions au soleil, front haut ; comme cela, —
  140.  
  141. Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.
  142.  
  143. Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,
  144.  
  145. Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :
  146.  
  147. Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
  148.  
  149. Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
  150.  
  151. Les piques à la main ; nous n’eûmes pas de haine,
  152.  
  153. — Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !
  154.  
  155. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  156.  
  157. « Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !
  158.  
  159. Le tas des ouvriers a monté dans la rue,
  160.  
  161. Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrue
  162.  
  163. De sombres revenants, aux portes des richards.
  164.  
  165. Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :
  166.  
  167. Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l’épaule,
  168.  
  169. Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
  170.  
  171. Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !
  172.  
  173. — Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais
  174.  
  175. Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes
  176.  
  177. Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
  178.  
  179. Et, tout bas, les malins ! se disent : « Qu’ils sont sots ! »
  180.  
  181. Pour mitonner des lois, coller de petits pots
  182.  
  183. Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,
  184.  
  185. S’amuser à couper proprement quelques tailles,
  186.  
  187. Puis se boucher le nez quand nous marchons près d’eux
  188.  
  189. — Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux ! —
  190.  
  191. Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes…,
  192.  
  193. C’est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !
  194.  
  195. Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats
  196.  
  197. Et de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les plats
  198.  
  199. Que tu nous sers bourgeois, quand nous sommes féroces,
  200.  
  201. Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !… »
  202.  
  203. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  204.  
  205. Il le prend par le bras, arrache le velours
  206.  
  207. Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
  208.  
  209. Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
  210.  
  211. La foule épouvantable avec des bruits de houle,
  212.  
  213. Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
  214.  
  215. Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
  216.  
  217. Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,
  218.  
  219. Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges :
  220.  
  221. L’Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
  222.  
  223. Au roi pâle et suant qui chancelle debout,
  224.  
  225. Malade à regarder cela !
  226.  
  227. Malade à regarder cela !« C’est la Crapule,
  228.  
  229. Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule :
  230.  
  231. — Puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !
  232.  
  233. Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,
  234.  
  235. Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !
  236.  
  237. — On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
  238.  
  239. J’ai trois petits. Je suis crapule. — Je connais
  240.  
  241. Des vieilles qui s’en vont pleurant sous leurs bonnets
  242.  
  243. Parce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille :
  244.  
  245. C’est la crapule. — Un homme était à la Bastille,
  246.  
  247. Un autre était forçat : et, tous deux, citoyens
  248.  
  249. Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :
  250.  
  251. On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose
  252.  
  253. Qui leur fait mal, allez ! C’est terrible, et c’est cause
  254.  
  255. Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,
  256.  
  257. Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !
  258.  
  259. Crapule. — Là-dedans sont des filles, infâmes
  260.  
  261. Parce que, — vous saviez que c’est faible, les femmes, —
  262.  
  263. Messeigneurs de la cour, — que ça veut toujours bien, —
  264.  
  265. Vous avez craché sur l’âme, comme rien !
  266.  
  267. Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule.
  268.  
  269. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  270.  
  271. « Oh ! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle
  272.  
  273. Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
  274.  
  275. Qui dans ce travail-là sentent crever leur front,
  276.  
  277. Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les Hommes !
  278.  
  279. Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes
  280.  
  281. Pour les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir,
  282.  
  283. Où l’Homme forgera du matin jusqu’au soir,
  284.  
  285. Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes
  286.  
  287. Où, lentement vainqueur, il domptera les choses
  288.  
  289. Et montera sur Tout, comme sur un cheval !
  290.  
  291. Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal,
  292.  
  293. Plus ! — Ce qu’on ne sait pas, c’est peut-être terrible :
  294.  
  295. Nous saurons ! — Nos marteaux en main ; passons au crible
  296.  
  297. Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !
  298.  
  299. Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
  300.  
  301. De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
  302.  
  303. De mauvais, travaillant sous l’auguste sourire
  304.  
  305. D’une femme qu’on aime avec un noble amour :
  306.  
  307. Et l’on travaillerait fièrement tout le jour,
  308.  
  309. Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne :
  310.  
  311. Et l’on se sentirait très heureux : et personne,
  312.  
  313. Oh ! personne, surtout, ne vous ferait ployer !
  314.  
  315. On aurait un fusil au-dessus du foyer…
  316.  
  317. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  318.  
  319. « Oh ! mais l’air est tout plein d’une odeur de bataille !
  320.  
  321. Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !
  322.  
  323. Il reste des mouchards et des accapareurs.
  324.  
  325. Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs
  326.  
  327. Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l’heure
  328.  
  329. Je parlais de devoir calme, d’une demeure…
  330.  
  331. Regarde donc le ciel ! — C’est trop petit pour nous,
  332.  
  333. Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !
  334.  
  335. Regarde donc le ciel ! — Je rentre dans la foule
  336.  
  337. Dans la grande canaille effroyable qui roule,
  338.  
  339. Sire, tes vieux canons sur les sales pavés ;
  340.  
  341. — Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés !
  342.  
  343. — Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
  344.  
  345. Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France
  346.  
  347. Poussent leurs régiments en habits de gala,
  348.  
  349. Eh bien, n’est-ce pas, vous tous ? — Merde à ces chiens-là ! »
  350.  
  351. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  352.  
  353. — Il reprit son marteau sur l’épaule.
  354.  
  355. — Il reprit son marteau sur l’épaule.La foule
  356.  
  357. Près de cet homme-là se sentait l’âme soûle,
  358.  
  359. Et, dans la grande cour, dans les appartements,
  360.  
  361. Où Paris haletait avec des hurlements,
  362.  
  363. Un frisson secoua l’immense populace.
  364.  
  365. Alors, de sa main large et superbe de crasse,
  366.  
  367. Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,
  368.  
  369. Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !

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